Tribune de Jean-Paul Garraud, publiée le 1er mai 2021 dans le maga­zine Causeur.

Algorithme, suivi des radicalisés: le projet de loi «terrorisme et renseignement» présente des mesures insuffisantes

Quoi qu’on veuille nous faire croire, la sor­tie pré­ci­pi­tée de ce pro­jet appa­raît comme un contre-feu de “com” après l’attentat de Rambouillet, point d’orgue d’une semaine cala­mi­teuse où Macron qui vou­lait nous jouer “plus sécu­ri­taire que moi, tu meurs”, a, en fait, reçu en pleine face le choc de la dure réa­li­té rédui­sant à néant son pré­ten­du com­bat « pour une vie pai­sible », annon­cé à Montpellier devant les poli­ciers et qui se heur­tait « en même temps » et presque au même endroit à une fusillade où un homme était cri­blé de balles…

Ce énième texte sur le ter­ro­risme, qui s’ajoute à une ving­taine d’autres lors des vingt-cinq der­nières années, montre bien à quel point les pou­voirs publics pra­tiquent la poli­tique au fil de l’eau, réagis­sant au coup par coup, pour essayer de don­ner l’illusion qu’ils peuvent encore maî­tri­ser un phé­no­mène qui les dépasse depuis long­temps. Ce zap­ping légis­la­tif, qui dis­cré­dite la loi et le légis­la­teur, est le signe même de l’absence, là comme ailleurs, d’une vision stra­té­gique d’ensemble.

Le crime de Rambouillet est exem­plaire à cet égard : pen­dant qu’on pré­tend lut­ter contre le ter­ro­risme isla­mique, on laisse des fron­­tières-pas­­soires et la France être un sanc­tuaire pour des irré­gu­liers qu’on finit tou­jours par régu­la­ri­ser par­mi les­quels pro­li­fèrent les poten­tiels sou­tiens et acteurs du même ter­ro­risme ! Bien sûr, on ne fera pas la fine bouche devant quelques mesures des­ti­nées à ren­for­cer l’efficacité des ser­vices de police dans la détec­tion ou le sui­vi des ter­ro­ristes, mais la grande réforme que j’appelle de mes vœux depuis 2015 n’est tou­jours pas à l’ordre du jour.

La suc­ces­sion de textes en la matière signe sur­tout l’incapacité et l’irresponsabilité du gou­ver­ne­ment qui n’ose jamais aller jusqu’au bout. Quand j’appelais en novembre 2015 à une vaste et indis­pen­sable réor­ga­ni­sa­tion de la jus­tice anti­ter­ro­riste, le pré­sident Hollande ne fit rien et le pré­sident Macron ne reprit qu’une par­tie de mon pro­jet avec la seule créa­tion du par­quet natio­nal antiterroriste.

Les dis­po­si­tions du nou­veau texte ? La tech­nique de l’algorithme ? [La tech­nique de l’algorithme, qui serait éten­due par la nou­velle loi, per­met le trai­te­ment auto­ma­ti­sé des don­nées de connexion pour détec­ter les menaces sur inter­net NDLR] 

D’abord un para­doxe : alors que Dupond-Moretti pro­tège plus que jamais ses confrères avo­cats, en allant jusqu’à rendre impos­sible de consul­ter de simples fadettes, l’ensemble de la popu­la­tion, elle, va être sou­mise à d’obscurs et secrets sys­tèmes auto­ri­sés à fouiller les com­mu­ni­ca­tions… On peut craindre des dévoie­ments poli­tiques : quand on voit que le gou­ver­ne­ment s’en est pris à une orga­ni­sa­tion comme Génération iden­ti­taire, qui n’a jamais été condam­née, alors que de puis­santes orga­ni­sa­tions isla­miques radi­cales, notam­ment liées à la Turquie, ont pignon sur rue et peuvent, en toute impu­ni­té, semer la haine anti­fran­çaise, on est en droit d’être méfiant et de s’interroger sur ses véri­tables cibles !…

Le sui­vi des radi­ca­li­sés libé­rés de pri­son ? On pré­sente comme un for­mi­dable pro­grès le fait de pas­ser d’un an à… deux ans ! On se moque du monde. Et encore fau­­dra-t-il que le Conseil Constitutionnel ne vienne pas déci­der que c’est encore trop, ou que la mesure ne puisse être rétro­ac­tive, d’où une appli­ca­tion réelle dans plu­sieurs années. Il en sera de même pour les “visites domi­ci­liaires” et la créa­tion de “péri­mètres de sécu­ri­té”. De fait, entre le Conseil Constitutionnel et les juri­dic­tions euro­péennes, notre pays est cor­se­té, bri­dé dans ses moyens d’action. Tant qu’il n’aura pas retrou­vé sa sou­ve­rai­ne­té juri­dique, il sera condam­né aux demi-mesures, corol­laire éga­le­ment d’une demi-volon­­té politique.

Le fond du pro­blème, c’est la cré­di­bi­li­té de celui qui mène cette guerre contre le ter­ro­risme. A cet égard, Emmanuel Macron se dis­qua­li­fie de jour en jour, avec ses dis­cours contra­dic­toires, avec à ses côtés, un ministre de la Justice dont le per­son­nage et l’image sont un démen­ti per­ma­nent aux pos­tures de fer­me­té face au crime. Comment l’avocat, ô com­bien agres­sif et achar­né, du frère d’un ter­ro­riste pour­­rait-il gagner cette guerre… ?