Tribune de Jean-Paul Garraud, publiée le 23 jan­vier 2021 dans le maga­zine Causeur.

Nos campagnes en danger

L’enseignement à tirer du der­nier état des lieux de la délin­quance et de la cri­mi­na­li­té en France ren­du par le Service sta­tis­tique du minis­tère de l’Intérieur démontre qu’aucune frac­tion du ter­ri­toire n’est désor­mais épar­gnée par l’insécurité, les zones rurales et péri­ur­baines sous la res­pon­sa­bi­li­té de la gen­dar­me­rie ayant même connu une hausse par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible des vio­lences à la per­sonne. Les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ont un impor­tant rôle à jouer en la matière.

Toutes caté­go­ries confon­dues, les atteintes volon­taires à l’intégrité phy­sique ont aug­men­té de huit points dans les zones rurales et péri­ur­baines confiées à la gen­dar­me­rie. Encore ne s’agit-il là que des infrac­tions consta­tées, de nom­breuses vic­times ne fai­sant pas de démarche spé­ci­fique pour se mani­fes­ter. Dans ces « zones gen­dar­me­rie », un refus d’obtempérer est consta­té toutes les 45 minutes. Un chiffre qui fait écho à un autre: une plainte pour vio­lence gra­tuite est dépo­sée toutes les deux minutes à la police !

Les viols en augmentation

Très inquié­tants, les crimes et délits à carac­tère sexuel com­pre­nant les viols, les ten­ta­tives de viols ou les agres­sions sexuelles ont aug­men­té de 12% au niveau natio­nal. Une aug­men­ta­tion obser­vable dans les mêmes pro­por­tions pour la région occi­tane, avec désor­mais 0,8 cas pour 1000 habi­tants contre 0,7 en 2019.

Alors que nous étions sup­po­sé­ment confi­nés une bonne par­tie de l’année écou­lée, ou pla­cés sous le régime du couvre-feu, sauf durant les mois d’été, les mani­fes­ta­tions vio­lentes ont pu se dérou­ler dans l’indifférence géné­rale, notam­ment en marge des contes­ta­tions liées au pro­jet de loi dit « sécu­ri­té glo­bale ». Un pro­jet mal nom­mé tant il se foca­li­sait sur des points de détails, certes impor­tants, mais qui ne sont pas cen­traux pour affron­ter comme il se devrait la hausse de toutes les formes de délin­quance et de cri­mi­na­li­té que nous connais­sons depuis au moins deux décen­nies dans l’hexagone. Ainsi, les dégra­da­tions et vio­lences, les outrages à l’égard des per­sonnes dépo­si­taires de l’autorité publique ont connu des hausses colos­sales à Toulouse (+113 %) et Montpellier (+99 %), durant les tris­te­ment célèbres « same­dis de mani­fes­ta­tion » qui rythment nos vies depuis 2018.

Ledit « sen­ti­ment d’insécurité » dont témoignent les Français s’appuie donc sur des statistiques.

La France périphérique à son tour gagnée par l’ensauvagement

Une insé­cu­ri­té pro­téi­forme, qui se déploie dans toutes les étapes de la vie quo­ti­dienne : trans­ports, vie sco­laire, pro­me­nades lors des week-ends, etc. Ces sta­tis­tiques sont d’autant plus inquié­tantes que la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus, du fait des confi­ne­ments et des couvre-feux, a lar­ge­ment dimi­nué la vie sociale et plus encore la vie noc­turne géné­ra­trice d’excès d’alcool et de drogues, de rixes vio­lentes ou d’agressions sexuelles. Elle vise prin­ci­pa­le­ment les membres les plus fra­giles de la socié­té. Les plus jeunes, les per­sonnes âgées, les femmes et les habi­tants des zones de non-droit sont effec­ti­ve­ment en pre­mière ligne.

Notons que désor­mais, vivre loin des grandes métro­poles et des centres urbains ne suf­fit plus pour se pro­té­ger de la délin­quance et de la criminalité.

Le pédo­psy­chiatre Maurice Berger, auteur de l’excellent Sur la vio­lence gra­tuite en France – Adolescents hyper­vio­lents, témoi­gnages et ana­lyse (L’Artilleur), a une expli­ca­tion : « (…) l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un dif­fé­rend même minime entre indi­vi­dus. Il y a quelques années, 85% des mineurs tra­duits en jus­tice chan­geaient de com­por­te­ment après leur ren­contre avec l’institution judi­ciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% désor­mais, et c’est d’eux dont je parle. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus consi­dé­ré que comme un objet sur lequel déchar­ger la ten­sion qu’on res­sent dans l’immédiateté, comme une gêne à éli­mi­ner. Ceci sou­lève la ques­tion de savoir quelles sont les condi­tions néces­saires pour qu’un indi­vi­du se civi­lise ».

Il est ter­ri­fiant de consta­ter que la baisse du niveau de lan­gage est source de vio­lence. Ne sachant plus s’exprimer, cer­tains renoncent à argu­men­ter et ne com­prennent pas les argu­ments qui leur sont oppo­sés, répon­dant alors par la violence.

Polices municipales, vidéosurveillance, lycées : les collectivités à la rescousse

Au-delà de la néces­saire mise à niveau des moyens accor­dés aux forces de l’ordre, ain­si que de la volon­té poli­tique qui doit accom­pa­gner leur tra­vail, c’est toute la France qui doit être repen­sée de l’éducation natio­nale à la notion d’ordre public, dont les stra­té­gies se doivent d’être pros­pec­tives et non pure­ment réac­tives comme c’est le cas de nos jours. Ni l’institution poli­cière ni la jus­tice ne pour­ront être effi­caces sans un sou­tien sans faille de l’État, force motrice des poli­tiques de sécurité.

Dans ce cadre, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ont un rôle impor­tant à jouer.

Évidemment, les maires qui ont la charge des polices muni­ci­pales au plus près des citoyens. Mais aus­si les dépar­te­ments et les régions. Si les régions n’ont pas de com­pé­tences directes en matière de sécu­ri­té, la loi NOTRe n’ayant pas chan­gé leurs pré­ro­ga­tives en la matière, elles peuvent s’investir dans une véri­table poli­tique de sécu­ri­té par la mon­tée en puis­sance des finan­ce­ments croi­sés et s’engager dans des actions concrètes de lutte contre l’insécurité. Elles peuvent ain­si prendre part au finan­ce­ment de cer­tains dis­po­si­tifs de sécu­ri­té, à com­men­cer par la vidéo­sur­veillance dans les trains ou aux abords des lycées. Les régions peuvent aus­si mobi­li­ser excep­tion­nel­le­ment des bud­gets pour les vic­times des émeutes urbaines, comme l’avait fait la région Île-de-France en 2007 en octroyant des aides aux per­sonnes dont les véhi­cules avaient été dégra­dés ou en avan­çant des fonds aux com­munes pour la remise en état de leurs équipements.

Les régions peuvent donc agir en amont et en aval. Elles ont aus­si un rôle à jouer dans le cadre de la lutte contre le ter­ro­risme, en sen­si­bi­li­sant élèves, parents d’élèves et pro­fes­seurs à l’utilisation de la plate-forme Pharos, au phé­no­mène de la radi­ca­li­sa­tion isla­miste ou bien encore au fléau du har­cè­le­ment sco­laire, qui fait chaque année de nou­velles victimes.

Nous avons le devoir, par­tout où nous sommes pré­sents, de mieux pen­ser l’action de l’État et des col­lec­ti­vi­tés pour endi­guer l’insécurité galo­pante qui détruit la vie quo­ti­dienne des Français. C’est un impé­ra­tif pour l’avenir.

Une socié­té sans ordre est une socié­té qui bas­cule dans le chaos, une socié­té qui ne peut que s’effondrer et se tiers-mondiser.

Un ave­nir qu’il faut évi­ter à la France.

Jean-Paul Garraud