Tribune de Jean-Paul Garraud, publiée le 30 mars 2021 dans le maga­zine Causeur.
« Nous ne sommes pas seule­ment d’une pro­vince, mais d’une région. Elle est une part de notre iden­ti­té. » Fernand Braudel

Les ruraux sont les pro­tec­teurs de l’environnement; gar­diens et archi­tectes de la nature. Ils sont mal­heu­reu­se­ment trop peu écou­tés, trop peu consul­tés. Qu’ils soient agri­cul­teurs, éle­veurs, chas­seurs ou ran­don­neurs, tous savent com­ment pro­té­ger les espaces natu­rels len­te­ment façon­nés par la main de l’homme. Une poli­tique envi­ron­ne­men­tale digne de ce nom ne sau­rait donc se faire sans leur assen­ti­ment, sans leur pleine et entière coopération.

Dans la Gaule pré-romaine, où voi­si­naient Celtes, Aquitains et Germains au nord, les espaces fores­tiers étaient depuis long­temps gérés par les hommes. Passés maîtres dans l’art de l’agriculture, « nos ancêtres les Gaulois » uti­li­saient les atte­lages, la faux, le sar­clage, ou encore l’amendement des cultures. Ils étaient si savants en la matière que leur sur­pro­duc­tion céréa­lière eut tôt fait de sus­ci­ter l’intérêt de leurs puis­sants voi­sins de la botte latine, dési­reux d’accaparer ces richesses agri­coles qu’ils ont long­temps com­mer­cées, échan­geant leur vin contre du blé.

La Gaule n’était pas du tout comme le laissent pen­ser les images d’Epinal contem­po­raine, héri­tées de l’historiographie du dix-neu­­vième siècle. Les cultures avaient déjà rem­pla­cé les forêts. Les che­mins et les routes per­met­taient le pas­sage de convois com­mer­ciaux – dont Jules César sut faire bon usage -. Les Gaulois n’avaient donc rien de « bons sau­vages »: ils avaient amé­na­gé le ter­ri­toire qu’on nomme aujourd’hui France. Un ter­ri­toire qui est d’ailleurs, dans ces zones rurales, peu ou prou le même que celui que les Gaulois connais­saient. Nous n’avons rien inven­té en la matière depuis, nous n’avons fait qu’améliorer cet héritage.

Il ne faut pas don­ner un trop grand espace aux pro­pa­gan­distes de l’agribashing qui mani­pulent les cer­veaux des enfants et mentent (…) Qui a condam­né le sac­cage des semences de tour­ne­sol de la coopé­ra­tive Arterris de Castelnaudary ? Les pertes se chiffrent pour­tant en mil­lion d’euros !

Eleveurs, culti­va­teurs ou maraî­chers, ont sim­ple­ment rem­pla­cé les fau­cilles d’antan et les mois­son­neuses antiques par des trac­teurs, mois­son­neuses bat­teuses et autres machines à ense­men­cer. Le pro­grès tech­nique a per­mis une plus grande pro­duc­ti­vi­té, jusqu’à l’excès d’après-guerre et son agri­cul­ture pro­duc­ti­viste, ses pou­lets en bat­te­rie et ses méga-exploi­­ta­­tions de la Beauce. Des évo­lu­tions cou­pables que la nou­velle géné­ra­tion d’agriculteurs com­bat, avec luci­di­té mais sans man­quer de dis­cer­ne­ment. Rompre avec des pra­tiques peu res­pec­tueuses de l’environnement et du consom­ma­teur ne signi­fie pas aban­don­ner le pro­grès tech­nique, la recherche en agro­no­mie et le bon sens. La marche arrière ne per­met pas d’aller de l’avant.

Comme l’a écrit Emmanuelle Ducros dans L’Opinion : « En l’état actuel des connais­sances, culti­ver sans pes­ti­cides d’aucune sorte ‑ni bio ni autres – se tra­dui­rait par la dis­pa­ri­tion de 30% des volumes pro­duits ». Ce grand bond en arrière prô­né par des idéo­logues, des par­ti­sans de la décrois­sance et de mul­tiples ONG sub­ven­tion­nées, pour­rait à terme entraî­ner des crises de sub­sis­tance, une baisse dras­tique de nos expor­ta­tions et l’épuisement des pay­sans fran­çais qui ont su trou­ver un très juste équi­libre entre le ren­de­ment agri­cole et la qua­li­té de la pro­duc­tion. Soyons fiers : nos pro­duits sont les meilleurs du monde, notre ali­men­ta­tion l’une des plus saines.

L’agriculture de « nos grands-parents », nos grands-parents n’en auraient pas vou­lu s’ils avaient eu la pos­si­bi­li­té de faire autre­ment. L’agribashing en cours, ali­men­té notam­ment par les par­ti­sans de la « végé­ta­li­sa­tion », sou­vent des vegans et des anti­spé­cistes camou­flés, cache une volon­té de retour au sau­vage, c’est-à-dire à une nature qui se redé­ve­lop­pe­rait sans contrainte, sacra­li­sée. Qu’on se le dise: cela n’a jamais exis­té depuis le Néolithique ! C’est une vision post-moderne, néga­trice de la place de l’Homme dans le règne du vivant, une vision archaïque qui est por­teuse du déclin. Les agri­cul­teurs en bio n’en veulent pas, ni même tous ceux qui tra­vaillent pour res­sus­ci­ter des races à viande dis­pa­rues ou des espèces un temps démodées.

Certains agri­cul­teurs pra­tiquent l’agriculture rai­son­née sans béné­fi­cier du label bio, dif­fi­cile à obte­nir. Ils font pour­tant de la qua­li­té. Du reste, les agri­cul­teurs syn­di­qués et non syn­di­qués sont d’accord pour dire qu’il ne faut pas oppo­ser les façons dif­fé­rentes de tra­vailler la terre. L’éleveur de porc noir de Bigorre ne peut pas nour­rir toute la pla­nète, mais il faut qu’il existe car il est le porte-éten­­dard d’un mer­veilleux pro­duit. Certaines cultures, cer­taines exploi­ta­tions et cer­tains agri­cul­teurs s’épanouissent dans le bio et y trouvent un ren­de­ment idéal. D’autres ne peuvent pas se mettre au bio. Cessons de les oppo­ser, ces­sons de les divi­ser : écou­­tons-les et réunissons-les.

Trois chan­tiers sont prio­ri­taires pour aider notre agri­cul­ture et nos agri­cul­teurs. D’abord, ne plus don­ner un trop grand espace aux pro­pa­gan­distes de l’agribashing qui mani­pulent les cer­veaux des enfants et mentent. Cela affai­blit nos agri­cul­teurs qui sont les pre­miers défen­seurs de notre indis­pen­sable indé­pen­dance ali­men­taire. Qui a condam­né, par­mi la classe poli­tique, le sac­cage des semences de tour­ne­sol de la coopé­ra­tive Arterris de Castelnaudary au début du mois de mars ? Les pertes se chiffrent pour­tant en mil­lion d’euros ! De la même manière, nous ne pou­vons pas tolé­rer que des asso­cia­tions bloquent de grands pro­jets essen­tiels. Il faut bri­ser le mur admi­nis­tra­tif qui empêche les por­teurs de pro­jets d’agir concrè­te­ment, qui les démoralise.

Enfin, c’est là qu’est l’enjeu des futures élec­tions régio­nales en matière agri­cole, il ne faut sur­tout pas lais­ser le deuxième pilier de la PAC être pris en otage par les idéo­logues décrois­sants, en oppo­sant les struc­tures et en finan­çant qu’une agri­cul­ture conforme à l’air du temps. Le flé­chage des finan­ce­ments de la PAC est un enjeu majeur, de la res­pon­sa­bi­li­té des exé­cu­tifs régio­naux qui doivent per­mettre aux exploi­ta­tions de se déve­lop­per et de se diver­si­fier. Les agri­cul­teurs doivent vivre de leur travail !

Jean-Paul Garraud